Sutra I.10 – Le Sommeil

Le sommeil est aussi une fluctuation

अभावप्रत्ययालम्बना वृत्तिर्निद्रा॥१०॥
abhāva pratyayālambanā vr̥ttirnidrā 10

Le sommeil est une fluctuation/modification du champ de mental qui dépend du principe cognitif de l’absence/négation et sa cause.

Commentaire de Vyasa

Le sommeil est un type de cognition car l’on réfléchit sur cela. « J’ai bien dormi, mon esprit est vif et illumine ma capacité de discernement ». « J’ai mal dormi, mon esprit léthargique et agité, je n’arrive pas à me concentrer ». « J’ai dormi lourdement et dans stupeur, mon esprit est fatigué et indolent, il se sent en stase et perdu ».

Il n’y aurait pas ce style de réflexion si le sommeil était sans l’expérience de cognition. Il n’y aurait pas non plus des souvenirs basés sur ce sommeil ou en relation avec les sujets de ces réflexions. Le sommeil est donc un style particulier de cognition. Et afin d’atteindre samadhi, ce (vritti) sommeil aussi doit être dissolu (nirodha) tout comme les autres vritti de cognition.

Discussion

Abhāva = L’absence/le non-production/le non-manifestation.

Pratyaya = principe de cognition/principe causal dont l’effet est cognition.

Alambanā = dépendant de, ayant comme base.

Vr̥tti = fluctuation/modification/activité

Nidrā = Sommeil

Avant de démarrer la discussion sur ce sutra, notez comment Patanjali utilise le mot « vritti » dans ce sutra, et ne l’utilise pas dans les trois sutras précédents.

Les sutras (et d’ailleurs c’est valable pour presque tous les textes anciens) minimisent le nombre de mots qu’ils emploient. Il y a deux raisons pour cela. Premièrement, ces textes étaient formulés pour un apprentissage oral (l’écriture n’existait pas à l’époque) et donc il était important d’assurer que les textes soient aussi courts que possible. Ensuite, et c’est valable surtout en ce qui concerne les sutras (et les upanishad, etc.) étaient écrits par les grands-maitres des traditions. Dire peu, dire uniquement ce qui est absolument utile, et éviter les répétitions sont presque un second nature pour ces maitres. Il est donc rare de trouver la répétition d’un mot dans les sutras à moins qu’il soit absolument nécessaire.

Patanjali utilise le mot « vritti » dans le sutra 1.5 et ne l’utilise plus dans les sutras 6-9 parce qu’il est entièrement inutile de répéter ce mot, vu que l’on sait que nous parlons des styles de vritti dans les sutras qui suivent sutra 1.5. Mais il fait une exception pour le sutra 1.10. Pourquoi ? Parce que quand on parle des vritti (fluctuations/modifications) du mental, très peu de personnes considèrent le sommeil. D’ailleurs, plupart de temps, nous avons tendance à voir sommeil comme étant l’absence des vritti. En ce qui concerne les 4 autres styles de vritti (cognition réel, cognition perverti, cognition imaginaire et souvenirs), il n’y a aucun doute qu’ils sont des vritti. Mais le sommeil est rarement vu comme un vritti.

Mais pourquoi nous dormons ? Qu’est ce qui se passe quand nous dormons ? Acârya Charaka nous donne un indice : quand le mental est fatigué et les sens (d’action et cognitives) se dissocient de leurs objets.

यदा तु मनसि क्लान्ते कर्मात्मानः क्लमान्विताः |
विषयेभ्यो निवर्तन्ते तदा स्वपिति मानवः||३५||

Un individu s’endort quand son mental est fatigué et ses sens d’action et ses sens cognitifs se dissocient de leurs objets. (Charaka Samhita, Sutrasthana)

Ce ne sont pas les yeux qui voient. Les yeux servent comme un « outil » pour le sens de la perception. Et de même pour les autres sens cognitives. C’est également valable en ce qui concerne les sens d’action (karmendriya). Donc quand on parle de la reproduction, nos génitaux ne sont que des outils pour le sens d’action de la reproduction.

Alors qu’est ce qui est en train de se passer pendant que nous dormons ? Le mental est fatigué. Il peut avoir plusieurs causes de cette fatigue. Déjà, ça peut tout de simplement venir de la routine que l’on tient. Le mental comprend que nos outils d’action (comme les yeux, cerveau, etc.) ont besoin de se reposer pour être performant et efficace. Donc régulièrement, il « ferme » ces outils afin de permettre le corps de se récupérer et se reconstituer. Mais cette fatigue peut également venir d’une aggravation de Kapha dosha, prédominance de tamas dans l’esprit, à cause des autres maladies, etc. Le mental donc décide que le corps a besoin du repos. Et à ce moment-là, il coupe le lien entre le mental conscient (qui gère les sens cognitifs et les sens d’action) et leurs outils.

Il existe deux manières de couper ce lien. Le premier est valable uniquement pour les Yogis qui ont atteint une maitrise totale de leurs sens. Ils peuvent alors intravertir leurs sens (cognitives et d’action) à volonté. Dans le deuxième cas, qui est valable pour tout le monde et d’ailleurs le cas dont Charaka et Patanjali parle, tamas obscure comme un mur le lien entre le mental conscient et les outils des sens. C’est-à-dire, le sens de vu est toujours présent. Mais il est coupé de son outil (l’œil) et donc ne peut plus voir que le mur obscur de tamas. L’individu est alors endormi.

A distinguer qu’ici nous ne parlons pas de sommeil « avec les rêves ». Mais d’un sommeil profond (et donc sans rêves). Tous les sens (cognitifs et d’action) sont maintenant focalisés sur le mur de tamas. Aucune autre cognition n’est possible (ce qui donnera naissance aux 4 autres styles de vritti dont Patanjali parle). Il y a donc un abhava des autres vritti. Mais est-ce que la cognition a cessé ? Non, parce que le sens de vue est toujours actif. Il est simplement focalisé sur le mur de tamas.

Également important est de se rappeler que ce n’est pas l’intégralité du mental qui s’est endormit. Si c’était le cas, les processus comme celui de respiration cesseront d’exister. C’est uniquement le mental conscient qui est endormit.

Il y a donc une cognition (cognition de tamas ou de l’obscurité). Tamas est prédominant dans le mental au niveau des sens. Mais dans le reste du mental, les autres gunas sont également présent. Et c’est ce qui va gérer la qualité de sommeil que nous obtiendrons.

Pour expliquer cela, Vyasa donne trois exemples.

 « J’ai bien dormi, mon esprit est vif et illumine ma capacité de discernement ».

Cela signifie que dans le reste du mental, c’est sattva guna qui est prédominant. Le citta est alors en paix. Le sommeil dans ce cas là sera très reposant (et d’ailleurs on en aura besoin que du très peu).

« J’ai mal dormi, mon esprit léthargique et agité, je n’arrive pas à me concentrer ».

Ce sera le cas si dans le reste du mental, c’est rajas qui est prédominant. Par sa nature (impulsion), rajas assure que le mur de tamas autour des sens n’est pas stable. Le sommeil alors est perturbé (trop de rêves, par exemple, ou même entrecouper des réveils). Le corps n’a pas pu se reposer. Cela laisse le mental agité et léthargique, et diminue la capacité de concentration.

« J’ai dormi lourdement et dans stupeur, mon esprit est fatigué et indolent, il se sent en stase et perdu ».

Dans ce cas, c’est tamas qui est prédominant dans le reste du mental aussi (c’est-à-dire au niveau inconscient). Le sommeil sera alors très lourd et comme une stupeur. L’esprit sera perdu (manque de lumière) même au réveil.

Mais dans tous les trois cas, il y a une cognition. S’il y avait aucune cognition, on ne se rappellera pas notre sommeil. Il n’y aura aucun souvenir. Cette cognition est celui de tamas.

Il est important de se rappeler quand même que malgré le ekagra (concentration intense) sur tamas durant le sommeil ; ce sommeil reste très important pour le survit de l’organisme. (Donc n’utilisez pas ce sutra comme une excuse de ne pas dormir !). Si on ne dort pas assez, cela cause la viciation de vata et pitta dosha.

Néanmoins, dans la voie de Yoga, le sommeil (même le sommeil sattvic) pose quand même certaines problématiques. Déjà, si on ne comprend pas le processus du sommeil, il devient facile de confondre la paix intérieure sattvic avec la paix que l’on ressent durant le sommeil (qui est néanmoins un plaisir tamasic). Cela donne naissance à une cognition pervertie qui peut être étalé sur l’intégralité de la voie du Yoga.

Ensuite, même si le corps a besoin de sommeil, c’est néanmoins un moment où les sens sont focalisés sur tamas. Cela aura toujours un effet d’augmenter le tamas dans le citta (le champ du mental). Donc, spécifie Vyasa, que pour celui qui souhaite atteindre samadhi, même le sommeil (ou plutôt le besoin de sommeil) est un vritti qui doit être dissolu.

Comment utiliser ce sutra ?

Déjà, il est important de spécifier que ce sutra ne doit pas être utilisé comme une excuse par les insomniaques ! Il est aussi important de comprendre que tant que nous avons un corps, nous aurons toujours besoin du sommeil (pour que les cellules puissent se régénérer). Néanmoins la paix ressentie durant le sommeil n’est pas la paix intérieure sattvic que cherche un Yogi.

La clef de bien-être globale et l’avancement sur la voie du Yoga est de dormir juste ce qu’il faut, ni plus, ni moins. Si on dort moins, le vritti de sommeil deviendra certes moins puissantes, mais le corps, le cerveau et d’ailleurs le mental resteront toujours agités. Si on dort plus que nécessaire, le vritti de sommeil va devenir plus puissant, et va augmenter le niveau de tamas dans l’esprit.

Pragmatiquement, le plus on avance dans la voie du Yoga, le plus l’esprit devient sattvic, le moins le corps a besoin de sommeil.

Publié par

Pour moi, le Yoga est un voyage qui a démarré quand j'étais à peine adolescent... mais ce n'était pas le Yoga tel qu'il est pratiqué de nos jours. Il s'agissait surtout d'un art de vivre, une quête vers le Soi, un désir de s'interroger. Aujourd'hui, à travers Abhisaran, j'essaie de transmettre cette approche globale et holistique du yoga qui travaille à la fois le corps, la psyché et l'esprit, tout en s'appuyant sur l'Ayurvéda et le Tantra.

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