Yoga Sutra I.8 : La connaissance faussée

la cognition pervertie

विपर्ययो मिथ्याज्ञानमतद्रूपप्रतिष्ठम्॥८॥
viparyayo mithyā-jñānam-atadrūpa pratiṣṭham 8

La connaissance fautive sans base dans la nature ou forme de l’objet respectif est un vritti (fluctuation) que l’on appelle la cognition perverse.  

Commentaire de Vyasa

Pourquoi ce n’est pas une preuve valide ? Parce qu’elle est réfutée, contredite et annulée par une preuve valide. Une preuve valide possède une substance réelle pour son objet. On peut souvent remarquer qu’une non-preuve est contradictoire à une preuve. Par exemple, si quelqu’un ayant la double vision voit deux lunes, cette perception est contredite par la vue d’une lune unique.

Cette ignorance est constituée de 5 parties qui sont les 5 afflictions (YS II.3) :

  • Avidya ou l’ignorance
  • Asmita ou l’égoïsme
  • Raga ou l’attachement
  • Dvesha ou l’aversion
  • Abhinivesha ou la peur de la mort.

Ces 5 sont techniquement appelés ainsi :

  • Tamas (l’obscurité)
  • Moha (stupeur/infatuation)
  • Mahamoha (grande stupeur)
  • Tamisra (noirceur – aussi le mot utilisé pour signifier la lune descendante)
  • Andhatamisra (noirceur aveuglante)

Nous en parlerons davantage dans le contexte des impuretés de citta.

 

Discussion

Si Pramana était la preuve qui nous amène vers la vraie connaissance ; Viparyaya est la voie de la connaissance faussée. Le mot « विपर्यय », traduit littéralement, veut dire « inversé », « ordre inversé », « perverti », « en contradiction avec ». Dans ce contexte, ce mot est utilisé pour signifier une cognition fautive ou une cognition pervertie.

Ici, l’utilisation de « अतद्रूपप्रतिष्ठम् » (atadrūpapratiṣṭham) vaut la peine d’être étudiée avec un peu plus de soin.

रूप (rūpa) veut dire « forme », « l’apparence extérieure », « figure ». तद्रूप (tada-rupa) pourrait être traduit comme « ainsi formé » ou « apparaissant ainsi ». प्रतिष्ठम् (pratiṣṭham) veut dire « établi ». L’utilisation de « अ » (a) signifie une contradiction, négation, ou encore « l’ordre inversé ».

Cette phrase (atadrūpapratiṣṭham) peut être lue de deux façons :

  1. Atadrūpa pratiṣṭham = établi dans une forme/nature qui n’est pas de l’objet en question.
  2. Tadrūpa apratiṣṭham = pas établi (n’ayant aucun fondement) dans la forme/nature de l’objet en question.

Dit autrement, le buddhi (intellect) confus, que ce soit par une mauvaise perception ou une mauvaise inférence (ou d’ailleurs un mauvais témoignage), superpose les qualités d’objet B sur l’objet A. Ainsi, on est éloigné de la vraie nature (paramarthika) de l’objet A. Mais quand on examine l’objet A, on se rend compte qu’il n’est pas capable des fonctions qu’on lui attribuait.

Ici, Vyasa donne l’exemple de quelqu’un ayant une double vision qui voit deux lunes. Mais le témoignage (ainsi que la perception des autres) peut rapidement confirmer qu’il n’y a qu’une lune. De même, un mirage dans le désert peut nous faire croire que le sable est eau. Mais malgré cette perception, on ne peut pas boire cette « eau » !

L’impact de cognition fautive

Cette histoire s’est passée il y a bientôt vingt ans. C’était l’époque où les Call Centres commençaient à s’installer en Inde. J’avais un ami qui travaillait dans un de ces Call Centres qui s’occupait du service après-vente de Dell. Un jour, un monsieur Texan l’appelle et commence à lui criait dessus. Ce monsieur avait acheté un ordinateur bien cher mais n’arrivait pas à installer les logiciels dessus car il ne trouvait pas où mettre les CDs d’installation. « Et en plus, » il ajoute, « votre matériel est vraiment de mauvaise qualité. Le coffee tray que vous m’avez offert s’est cassé au bout de 2 jours ».  Il avait d’ailleurs l’air plus énervé par le fait que son « coffee tray » s’est cassé que le fait qu’il n’arrivait pas à installer les logiciels.

Alors mon ami cherche partout si durant un promo Dell avait offert des coffee tray. Pas du tout. Il commence à donc questionner le client à propos de ce fameux coffee tray : comment était-il, etc. Pour se rendre compte 5 minutes plus tard…

… le monsieur utilisait le plateau qui sortait de son lecteur CD pour poser sa tasse de café !

Et parlons d’histoires vraies… la première fois que j’ai utilisé les toilettes occidentales, j’ai passé 10 minutes à essayer de m’essuyer avec l’eau du lavabo, avant de regarder le papier-toilette avec grande méfiance. Et par la suite… je ne savais absolument pas où le jeter, d’autant plus que c’était marqué : « Ne rien jeter dans les WC. » !

Malheureusement l’impact de la cognition fautive/pervertie n’est pas toujours amusant. Ce qui est valable pour les objets externes est également valable pour les objets internes. Alors prenons quelques exemples qui font moins rire.

Une personne se sent vide de l’intérieur. Mais un jour elle se rend compte que quand elle achète quelque chose de beau et cher, elle se sent un peu moins vide. Donc elle achète encore et encore. Les effets ne sont que transitoires mais au moins durant quelques heures à la suite d’un achat, elle se sent mieux. Mais n’ayant pas forcément les moyens financiers pour acheter sans cesse, elle finit par s’endetter…

Une autre personne ressent un fort manque affectif. Mais cette personne se rend compte que tout de suite après avoir mangé un chocolat, ce manque est moins présent. Un carré de chocolat devient alors un gâteau au chocolat. Le manque ne s’en va jamais complètement, mais les gâteaux continuent d’augmenter en taille…

L’Ayurvéda considère Prajnaparadha (faute d’intellects/crime contre sagesse) comme étant la cause principale des maux du corps et de l’esprit. Et la cognition pervertie est la cause principale de Prajnaparadha.

Qu’est-ce qui cause la cognition pervertie ?

Cette ignorance est constituée de 5 parties qui sont les 5 afflictions (YS II.3) :

–           Avidya ou l’ignorance

–           Asmita ou l’égoïsme

–           Raga ou l’attachement

–           Dvesha ou l’aversion

–           Abhinivesha ou la peur de la mort.

Ces 5 sont techniquement appelés ainsi :

–           Tamas (l’obscurité)

–           Moha (stupeur/infatuation)

–           Mahamoha (grande stupeur)

–           Tamisra (noirceur – aussi le mot utilisé pour signifier la lune descendante)

–           Andhatamisra (noirceur aveuglante)

Avidya (l’ignorance) est la cause principale de la cognition pervertie. Quand on ne connait pas la vraie nature d’un objet (moi et le monsieur Texan dans les exemples), il est alors facile de superposer les idées venant de notre expérience (ou manque d’expérience) sur l’objet en question. C’est d’ailleurs avidya qui cause l’esclavage de Purusha à Prakriti et donne naissance aux autres causes de la cognition pervertie.

Comme je précisais durant le dernier cours, sans ces cours de lundi, sans cette partie philosophique qui rentre dans le vif de Yoga ; je considérerais tout mon enseignement comme étant entièrement fautif. Car je peux connaitre autant de techniques de pranayamas, méditation et asana que je veux ; tant que ce n’est pas lié à l’enseignement de la philosophie yogique, cet enseignement ne peut pas être catégoriser comme étant Yoga.

Traditionnellement, tout enseignement de Hatha Yoga qui ne contenait pas l’enseignement approfondi des Yoga Sutras et Bhagavad Gita était considéré comme étant anti-Yoga. Car les mêmes techniques qui préparent un Yogi pour le Samadhi, sans la lumière de sattva qu’amène la philosophie et la métaphysique, font exactement l’effet inverse sur le citta (champ du mental) d’une personne que souhaitait par la voie yogique.

C’est l’ignorance qui convertie l’égo pur dans l’égoïsme. Dénuée de sa vraie raison d’être (un véhicule de buddhi, qui lui-même est un véhicule de purusha), cet égo cherche sa raison d’être à l’extérieur. Il devient alors prisonnier de la réussite, du pouvoir et des acquis matériels. Même chez les Hatha Yogi accomplis, cet égo cause une recherche sans cesse des pouvoirs.

De cet égoïsme fautif sont nés les trois autres sources d’affliction. L’attachement donne naissance à la recherche de plaisir instantané. L’aversion crée des blocages tamasic qui nous empêchent de voir la vraie nature des choses que nos sens nous présentent. Et ensemble ils amènent la peur de la mort, qui, comme dit Vyasa, est la vraie noirceur aveuglante.

C’est un cercle vicieux. Plus la noirceur de tamas augmente, plus l’ignorance augmente, et plus la cognition est pervertie. Essayons d’utiliser un exemple pour expliquer ce chemin.

L’être considère qu’il n’est que son corps et son mental (ignorance). Il se ferme alors à la vérité cachée en lui (Purusha/Brahman). La sensation de vide augmente (conscience de l’égo est toujours la plus haute durant la souffrance) et donne naissance à l’égoïsme. Pour combler cette souffrance, il cherche l’aide externe (plaisirs/attachements). Les objets externes deviennent alors beaucoup plus importants (comme les plaisirs sensoriels). C’est d’ailleurs la seule chose qui apporte une cessation de souffrance, même si ce n’est que temporaire. Il développera, presque automatiquement, une aversion à toute idée qui va contre cette cessation de souffrance. Par exemple, cette personne, très probablement, va être entièrement fermée à la philosophie yogique. Rien que le mot spirituel pourra inciter un blocage total.

Mais cette même personne entend sans cesse parler des bienfaits de Yoga sur le corps et l’esprit. Alors elle décide de se tourner vers Yoga quand même. Mais… vu qu’il y a une aversion totale à tout ce qui est spirituel, elle va prendre uniquement ce qui l’arrange (ce qui enlève la souffrance sur le moment). Ainsi, l’ignorance est décuplée (elle commence à penser que le Yoga ce n’est que des exercices de respirations et postures). Et ainsi est né Viparyaya (cognition pervertie) de Yoga.

Comment combattre la cognition pervertie ?

La seule manière valable de combattre la cognition pervertie est à travers pramana (les preuves amenant vers la vraie connaissance). Mais l’ignorance de la vraie nature d’un objet ne peut pas être enlevé sans d’abord enlever l’ignorance sur la question de Soi. Dit autrement, tant que la réalité de Soi reste obscurcie par une perception fautive de la nature de l’être, la logique (et l’inférence) qui fait partie intégrante de la vraie connaissance va elle-même rester erronée.

Publié par

Pour moi, le Yoga est un voyage qui a démarré quand j'étais à peine adolescent... mais ce n'était pas le Yoga tel qu'il est pratiqué de nos jours. Il s'agissait surtout d'un art de vivre, une quête vers le Soi, un désir de s'interroger. Aujourd'hui, à travers Abhisaran, j'essaie de transmettre cette approche globale et holistique du yoga qui travaille à la fois le corps, la psyché et l'esprit, tout en s'appuyant sur l'Ayurvéda et le Tantra.

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