Sutra 1.5,6 : 5 styles de vritti

Les 5 styles de fluctuations du mental

वृत्तयः पञ्चतय्यः क्लिष्टाक्लिष्टाः॥५॥
प्रमाणविपर्ययविकल्पनिद्रास्मृतयः॥६॥
vr̥ttaya pañcatayya kliṣṭākliṣṭā 5
pram
āṇa viparyaya vikalpa nidrā smr̥taya ॥6॥

Il existe cinq styles de fluctuations, (certains) douloureux et (d’autres) non-douloureux : (5)
(Ils sont) Le vrai savoir, le faux savoir, l’imaginaire, le sommeil profond, et les récollections (6)

Commentaire de Vyasa

Sur Sutra 5

Alors les vritti (fluctuations) doivent être dissolus. Bien que plusieurs, dans citta « Il existe cinq styles de fluctuations, (certains) douloureux et (d’autres) non-douloureux ». The vritti douloureux, affligés et impures sont causés par les klesha (chagrin/douleur/peine) et causent les klesha.  Ils deviennent un champ de croissance abondante du domaine de karma.

Les vritti non-douloureux sont ceux dont le sujet est discernement et qui entravent le pouvoir des guna. Ils restent désaffectés même dans les courants des vritti douloureux. Ils restent non-douloureux même dans les intervalles des vritti douloureux.

Les vritti douloureux apparaissent également dans les intervalles des vritti non-douloureux.

Les vritti produisent leur propre genre de samskara (potentialités) et par la suite les samskara produisent les mêmes styles de vritti. Ainsi la roue des vritti et samskara tourne sans cesse.

Quand citta atteint une étape où il a réussi ses objectifs, il devient immobile comme la conscience (cit), ou même atteint la dissolution.

Sur Sutra 6

Pas de commentaire ajouter sauf répétition du Sutra.

Discussion

इन्द्रियाणां हि चरतां यन्मनोऽनुविधीयते |
(indriyāṇāṁ hi charatāṁ yan mano ’nuvidhīyate)

तदस्य हरति प्रज्ञां वायुर्नावमिवाम्भसि || 67||
(tadasya harati prajñāṁ vāyur nāvam ivāmbhasi)

तस्माद्यस्य महाबाहो निगृहीतानि सर्वश: |
(tasmād yasya mahā-bāho nigṛihītāni sarvaśhaḥ)

इन्द्रियाणीन्द्रियार्थेभ्यस्तस्य प्रज्ञा प्रतिष्ठिता || 68||
(indriyāṇīndriyārthebhyas tasya prajñā pratiṣhṭhitā)

Tout comme un vent puissant balaie un bateau hors de son parcours affrété sur l’eau, même l’un des sens sur lequel l’esprit se concentre égare l’intellect.
Donc, seul celui qui a retiré les sens de leurs objets, O puissant guerrier Arjun, est fermement établi dans la connaissance transcendantale.

–  Bhagavad Gita II.67-68

La dissolution des vritti (les fluctuations du champ de mental) est Yoga. Ce n’est qu’à ce moment-là que le vrai Soi (Purusha/l’âme) reconnait sa vraie nature. A tout autre moment, le Soi reste éloigné de sa vraie nature et c’est la cause principale de la souffrance. (Yoga Sutras I.2-4) Mais combien de vritti existe-t-il ?

Le désir de manger est un vritti. L’aversion à quelque chose est un vritti. La recherche de plaisir est également née d’un vritti. Même l’envie de pratiquer le Yoga, apprendre la philosophie Yogique, assister à ce cours ou le lire trouvera sa naissance dans un vritti.

Il est important à se rappeler à ce stade que les vritti sont nés à cause d’instabilité inhérente dans Prakriti (la nature primordiale). Cette instabilité existe du fait que Prakriti est composé des 3 guna (forces primordiales/qualités) : sattva (force de la création), tamas (force de l’inertie) et rajas (la force impulsive qui donne le dynamisme à Prakriti). Cette instabilité cause l’évolution d’un principe (tattva) de Prakriti vers un autre (à noter : j’utilise le mot transformation au lieu de création), donnant ainsi naissance à Buddhi (intellect), Ahamkara (l’égo), Manas (le mental), etc. Comme chaque nouvel principe qui évolue est lui-même composé des mêmes trois guna, le même instabilité (et donc la naissance des vritti) existe dans chaque principe.

Alors on peut dire que les vritti sont innumérable. On ne pourra jamais les énumérer même si on passait une centaine de vie à les compter. Est-il possible de dissoudre quelque chose dont nous ne sommes pas conscients et dont nous ignorons l’origine ?

5 styles de vritti

Bien qu’il ne soit pas possible d’énumérer tous les vritti qui puissent exister, il est toutefois possible de catégoriser les origines de ces vritti. Patanjali les catégorise ainsi :

  • प्रमाण (pramāṇa): La vraie connaissance ou une notion/conception précise de quelque chose ou preuve. En Yoga, on considère trois moyens fiables d’avoir le pramana : perception, inférence et témoignage. (A noter ici : très souvent à nos jours nous avons tendance à voir le spirituel et le rationnel comme étant des antonymes. Mais l’intégralité de la spiritualité hindoue est basée sur pramana, sans lequel aucun savoir spirituel n’est considéré comme étant valide).
  • विपर्यय (viparyaya) : inversé, perverti, contrairement à (vraie connaissance). Quand le même savoir (acquis à travers pramana) est inversé/perverti ou le (faux) logique est utilisé dans la recherche de prouver le contraire à ce savoir, ou encore quand la connaissance se base sur des logiques fautives ; cela devient viparyaya. (Exemple typique : la perception de yoga et tantra aujourd’hui).
  • विकल्प (vikalpa) : L’erreur, l’ignorance, l’imaginaire.
  • निद्रा (nidrā) : Sommeil, somnolence, paresse.
  • स्मृतिः (smr̥tiḥ) : Souvenir, mémoire.

Ici, l’utilisation de mot « पञ्चतय्यः » par Patanjali est intéressant. Il n’utilise pas pancha (cinq) mais pañcatayya qui veut dire « five-fold » (quelque chose qui a cinq membre). Certains commentateurs anciens (comme Vachaspati Misra et Ramananda Yati) considère que Patanjali (et Vyasa) utilise ce terme pour « inclure » au lieu « d’exclure » les styles de vritti. C’est-à-dire, ils considèrent que Patanjali ne souhaite pas dire qu’il n’existe que ces 5 styles de vritti (mais reste ouvert à la possibilité qu’il peut exister d’autres origines aux vritti). Cela vient du fait qu’ils considèrent que tous les vritti (par exemple la perte de la notion de direction) ne peuvent pas être expliqué uniquement par ces 5 causes principaux.

D’après mon expérience, j’ai l’impression que ces commentateurs se trompent du fait qu’ils prennent ces 5 causes trop littéralement. Mais nidra ne veut pas forcément dire « dormir ». Le somnolence (permanent ou temporaire) d’une partie de citta est aussi nidra ; ce qui explique un vritti comme la perte de notion d’espace et/ou direction (qu’il soit temporaire ou permanent). Jusqu’à présent, je n’ai jamais rencontré un vritti qui ne peut pas être expliqué par ces 5 causes. Néanmoins, du fait qu’il n’est pas possible de connaitre tous les vritti, il n’est pas non plus possible de dire catégoriquement que ces commentateurs ont tort.

Certains vritti causent la souffrance.

Il n’y a pas de jugement de valeur quand nous parlons des vritti. Sans la même instabilité qui cause les vritti, l’évolution n’aura pas eu lieu. Nous ne serons pas ici. Même la recherche de yoga n’aurait pas eu lieu. Cependant, tous les styles de vritti n’ont pas le même impact sur nous.

Patanjali divise ces styles de vritti en klishta-aklishta : ceux qui cause la souffrance et ceux qui ne cause pas la souffrance.

Notez ici que Patanjali ne les divise pas dans : ce qui cause la souffrance et ce qui cause le plaisir. Cette subtilité est d’une grande importance dans la compréhension des yoga sutras en spécifique et Yoga (d’ailleurs l’intégralité de la philosophie indienne) en générale. Les commentateurs modernes ont tendance à ignorer l’importance de ce sutra quand ils commentent/traduisent les autres sutras, comprenant mal les mots comme sukha et ananda. Sukha n’est pas plaisir : c’est l’absence de klesha (souffrance). Ananda n’est pas extase, c’est l’absence des vritti de nature tamasic et rajasic. Traduire sukha/ananda comme plaisir/extase créera une faute de logique dans l’intégralité de la philosophie indienne et les yoga sutras (causant ainsi viparyaya ou pervertissement de la philosophie).

Klishta cause klesha et klesha cause klishta.

Les vritti de nature klishta (viparyaya, vikalpa et smriti) cause des klesha (souffrance). De même, les klesha (souffrance) donne naissance aux vritti de nature klishta. Dites autrement, il existe un fort lien causal entre la cause des vritti et leur effet.

Je pourrais simplement dire « like attracts like » mais c’est justement cette simplification qui a donné naissance aux idées fautives comme la loi d’attraction. Car le lien causal direct est entre la cause des vritti et leur effet, et pas dans deux actes. Le lien entre deux actes n’est jamais direct.

Prenons un exemple. Si je montre la bienveillance aux autres, rien ne me dit que les autres me montrerons le même bienveillance (car le lien n’est pas directe). Cependant mon attente que les autres me montrent bienveillance (basé dans un vritti de nature klishta dont la cause est soit l’ignorance soit la logique fautive sur la démarche de la causalité) va très probablement inciter la souffrance (dans le cas où personne ne me montre le bienveillance). Ce klesha (souffrance causée par une attente non-rempli) va très probablement me pousser à chercher une autre manière d’arrêter la souffrance. Et sans que cette manière soit basé sur le pramana (vraie connaissance), il est fort probable que cette recherche donne naissance aux autres vritti de nature klishta.

Karmashaya (le domaine du karma)

Afin de comprendre comment marche le lien entre les vritti et ce que nous ressentons, creusons un peu le sujet de Karmashaya ou le domaine du karma. Ce karmashaya existe dans notre citta (sur les trois niveaux : manas, ahamkara et buddhi). Dans les termes modernes, on peut le voir comme l’inconscient : mais ce n’est pas un inconscient qui est formé uniquement par nos actes/expérience de cette vie, mais plutôt de l’intégralité de nos vies. C’est cet inconscient (karmashaya) qui va donner les potentialités (samskara) qui vont décider nos actes (karma), qui va par la suite générer les nouveaux potentialités (samskara), qui seront mis dans l’inconscient (karmashaya).

Pour mieux capter cette roue de lien entre les vritti et karmashaya, pensez à deux personnes qui regardent la même publicité. Est-ce que les deux personnes auront obligatoirement la même réaction à cette publicité ? Comment est-ce que le fait d’avoir regardé cette publicité va changer leur perception sur le reste de la journée ?

Les vritti aklishta

Contrairement aux vritti klishta, les vritti aklishta ne cause pas de souffrance. Seul les vritti qui amène à discernement (pramana – la vraie connaissance) rentre dans cette catégorie. Exactement comme les vritti klishta, les vritti aklishta vont également donner naissance aux mêmes styles de samskara (potentialités). De plus, les vritti aklishta entravent le pouvoir des guna (les forces primordiales).

Dites autrement, ce sont les vritti de nature tamas (l’obscurité/l’inertie/l’ignorance) qui sont klishta (cause la souffrance) et les vritti de nature sattva (lumière, la vraie connaissance, discernement) qui sont aklishta. Qu’en est-il des vritti de rajas (force de dynamisme/mouvement).

Cela dépend entièrement de quel guna est prédominant. Si l’impulsion de rajas est vers tamas, les vritti rajasic vont obligatoirement causer la souffrance et donneront naissance aux autres vritti klishta. Mais si l’impulsion de rajas est vers sattva, dans ce cas-là bien que les vritti rajasic vont toujours donner lieu à la souffrance, tant que sattva reste prédominant, ils donneront naissance aux vritti et samskara de nature aklishta.

Donc quelque part, ce n’est qu’une fois que l’on a atteint le discernement (seuls les vritti aklishta sont actifs) que la souffrance s’arrête. Mais même la voie vers ces vritti aklishta restent une voie de souffrance.

Le lien klishta-aklishta

Les vritti de nature aklishta sont pures (sattvic). Mais est-ce que les vritti klishta nuit les vritti aklishta ? Sur cela, Vyasa répond : non. Etant de nature pure, ces vritti restent aklishta. Ils peuvent d’ailleurs exister dans les intervalles entres les vritti klishta sans changer leur nature. C’est d’ailleurs la cause des moments de clartés entre les moments de souffrances. C’est également la raison pour laquelle la persévérance est vu comme étant si important en Yoga. Car les savoirs acquis dans le (vrai) étude de Yoga n’est jamais perdu vu qu’ils donnent naissance aux vritti aklishta.

Que se passe-t-il quand seul les vritti aklishta existe ?

A ce moment-là, la roue de souffrance s’arrête. Bien que l’être continue d’accumuler les samskara, ces samskara sont également de nature aklishta et ne cause aucune souffrance. L’être capte alors sa vraie nature (Purusha). Les samskara causés par les vritti klishta deviennent inactif et peu à peu sont dissolus. A ce stade, on dit que le Yogi est devenu jivan mukta (a atteint la libération dans sa vie). Néanmoins, ce n’est pas encore la libération totale (kaivalya) qui peut être vu comme le but de Yoga parce que les vritti aklishta existe encore. Quand les vritti aklishta sont eux même dissolus, à ce stade Yogi est complètement libéré et le citta, n’ayant plus la raison d’être, cesse d’exister (et le corps aussi).

Mieux comprendre le Sutra.

Yoga est la dissolution des vritti (les fluctuations du champ du mental). Bien qu’ils puissent exister un nombre infini des vritti, il existe 5 styles de vritti : la vraie connaissance, la connaissance pervertie/fautive, l’imaginaire, le sommeil profond et les récollections. Certains de ces styles de vritti (klishta) cause la souffrance (le faux savoir, l’imaginaire, les récollections). D’autres ne causent pas de souffrance (le vrai savoir). Les vritti klishta (ceux qui cause la souffrance) donnent naissance aux samskara qui vont par la suite donner naissance aux autres vritti qui vont causer la souffrance, et le champ de karma ne va cesser d’augmenter. La seule manière d’arrêter ces vritti klishta c’est en créant les vritti aklishta (ce qui ne cause pas de souffrance – donc se baser sur le discernement et le vrai savoir).

Donc la première étape pour un yogi est de se baser sur le vrai savoir et n’acceuilir que les vritti aklishta. Et la deuxième étape est de dissoudre même les vritti aklishta.

 

Nidra : klishta ou aklishta ?

Si vous avez remarqué, je n’ai pas mis nidra (sommeil) ni dans klishta ni dans aklishta. Car l’impact de sommeil dépend entièrement des autres vritti. Pour celui qui a une prédominance des vritti aklishta et dors juste assez (ni plus ni moins que le (vrai) besoin), le sommeil est aklishta. Sinon, le sommeil est klishta.

Publié par

Pour moi, le Yoga est un voyage qui a démarré quand j'étais à peine adolescent... mais ce n'était pas le Yoga tel qu'il est pratiqué de nos jours. Il s'agissait surtout d'un art de vivre, une quête vers le Soi, un désir de s'interroger. Aujourd'hui, à travers Abhisaran, j'essaie de transmettre cette approche globale et holistique du yoga qui travaille à la fois le corps, la psyché et l'esprit, tout en s'appuyant sur l'Ayurvéda et le Tantra.

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